Nicole de Pontcharra

Le soleil dans le ventre

Mourabiti, Yamou, Binebine ont trouvé à Tahanaout une manière de vivre l’art, près de la nature, à l’écart du monde du fracas, de la blessure ouverte dont l’œuvre se nourrit pourtant, car c’est à travers les contradictions, les couleurs de la vie que l’écriture se révèle, que les formes adviennent.

Optant pour l’espace et la lumière, dans l’esprit d’une fratrie indissociable, ils se sont si bien vus, parlé, reconnus, chacun dans son aire, qu’ils ont eu le désir de tenter de « jouer » ensemble comme dans un trio musical, le piano avec le violoncelle et le violon. La partition est à écrire. Et comme ils ont, selon la formule de Picasso parlant de Matisse, le soleil dans le ventre, ils ont inventé une œuvre rayonnante. Aucun d’eux ne s’est perdu dans l’harmonie du chant, au contraire, les inventions se sont trouvées renforcées et les faiblesses écartées, à l’aune d’une confrontation constructive. Dans le champ du monde de Yamou, expression de la rêverie du repos, Binebine projette les silhouettes du silence. Les hommes et les femmes pris dans l’Aventura. Il y a dans l’univers de Mahi Binebine la même tension entre le désir de vie et la présence de la mort que dans le film d’Antonioni, transcrite par des moyens visuels. L’homme est littéralement « embarqué » et les figures du destin sont tour à tour angéliques ou démoniaques. Son écriture est résolument moderne, comme le sont les dessins courant en frise sur les vases puniques ou grecs. Sorte de filiation intemporelle que l’on retrouve chez plusieurs grands créateurs de notre siècle.

Yamou évoque souvent quand il peint en solo un Eden recréé dans la distance de l’imaginaire. Un Eden habité par les arbres et les plantes, les graines, les transparences de l’eau, aux couleurs d’estampes orientales. Il peint la matière du rêve métaphorique de la quête, du désir fou, de l’infiniment beau, l’infiniment juste si mal vécu sur la planète et dont il peut nous communiquer les vibrations de lumière. Ici, dans l’espace partagé avec son ami peintre, il retient les forces de l’imaginaire, ne laisse remonter que l’essence du monde intérieur, quelques éléments propres à accompagner sans s’imposer, des bribes, des bulles, des écritures. Choisissant d’être plus allusif que démonstratif de sa richesse potentielle, sa composition gagne en densité. Les corps de Mahi Binebine appartiennent à des Limbes auquel un destin tragique les assigne. Ne serait-ce qu’à cause de leur nature d’êtres mortels. Leur destin individuel les conduit également souvent vers la perte. Le tragique s’accentue au contact des ondes légères qui se dégagent du pinceau de Yamou, comme si le voyage en dehors de leur territoire assigné les rendait encore plus vulnérables et touchants. Les postures, l’expression des visages, sont significatives du drame existentiel dont la création déjoue les effets négatifs. Puisque à travers l’acte de peindre c’est la vie en action qui se manifeste. Dans la dialectique des énergies, la réalité lisible devient plus mystérieuse, complexe. Le déchiffrement exige la méditation.

Mourabiti joue ses atouts dans le dialogue des formes et des couleurs, laisse les figures secondaires de son vocabulaire pour conserver ce qui est essentiel, relié à son histoire, celle de sa terre, de la mémoire de ses ancêtres, celle qui peut abriter aussi la vision du spectateur en quête de vérité universelle, de demeure éternelle pour sa faim d’éternité. L’origine y trouve sa finalité : La géométrie d’un toit, la blancheur d’une trace / désir / espérance. Mourabiti ramène les esprits à des symboles primordiaux qui tissent le lien entre l’irréalité de l’imaginaire et la réalité de la vie terrestre si bien représentée par la maison, ou plutôt le signe de la maison fondatrice à l’image de l’igloo, du temple, du tipi, dans l’esprit de Merz ou de Beuys. Formes emblématiques qui surgissent dans l’espace de la peinture en duo ou en trio, ouvrant des accès à d’autres pistes, des chemins insoupçonnés posant des questions, ou donnant des réponses aux interrogations légitimes du spectateur. Dans l’exécution de leur partition, chacun des artistes amplifie la formule la plus riche de sa langue, de son répertoire, tout en respectant la partie engagée par l’autre, lui cédant de l’espace pour une vraie conversation de signes, de rythmes et de couleurs. Tous les trois excellent dans ce jeu d’effusion et de retenue.

Devant les œuvres rassemblées, le travelling capte le mouvement auquel il s’accorde. Les peintures produisent un rythme décelable dans le face à face et le parcours de l’exposition. Les transparences de la lumière de Yamou, les éclats dispersés du langage pictural de Mourabiti accentuent cet effet de mouvement toujours présent dans la peinture des corps en dérive de Binebine. Le noir des globules, vif-argent, mercure insaisissable des étangs de mémoire, exalte le voyage des rameurs ivres de liberté, de pureté absolue. Le blanc de l’absence et des linceuls tisse la trame de la descente sur le Styx, indique la destination. C’est autour du blanc que s’organisent, en contrepoint, les autres couleurs, un bleu pâle, trouée certaine dans le tunnel, le rouge d’un soleil noyé, le noir comme un point d’orgue. Dans les convergences des visions s’éclairent des lectures du monde, s’expriment, en contrechamp de la chute finale, des visions de plénitude et de beauté.

Accord pour un monde désaccordé, le voyage à Tahanaout ouvre le champ d’une nouvelle utopie.