Charles Baudelaire

C’est pendant le confinement sanitaire en 2020 qu’est venue à l’esprit de Mohamed Mourabiti l’idée de re-questionner la pratique de l’art dans ses rapports fondamentaux avec la mort. Un thème privilégié de la représentation artistique à travers l’histoire.

Face aux nouveaux enjeux sociaux, culturels et éthiques qu’a entraînés le Covid 19, le rôle de l’art comme langage philosophique et critique et point nihiliste, n’est-il pas de mettre, avant tout, l’accent sur les mystères de l’âme et la destinée humaine à la lumière d’un mode de vie fragilisé par le stress, l’angoisse, la détresse résultant de la pandémie ?

En écho à cette situation planétaire inédite, les œuvres qu’a mises sur pied Mourabiti  apportent une part de réponse considérable. S’y exprime une singulière parenté entre, d’un côté, le funéraire et la peinture, et subséquemment de l’autre côté, la vie et la mort, comme dans un jeu de positionnement alternatif. Malgré la complexité et la nature polysémique du premier, Mourabiti investit le cimetière comme un lieu d’inspiration symbolique, où mort et vie sont en dialogue permanent, de vases communicants. 

Si les quelques formes géométriques abstraites qu’il campe dans ses toiles renvoient à d’anciens exploits thématiques et stylistiques tels les marabouts, elles se caractérisent toujours par la même curiosité spirituelle pour l’au-delà de l’humanité et attestent une fois de plus les penchants mystiques de l’artiste.

Mourabiti les pose sur la surface dans un geste similaire au collage,  il les peint en aplats de couleur faits ici d’un bleu cobalt, là d’un jaune soleil, ou d’un vert d’eau ou il les grisaille. En fait, il n’en veut qu’une présence formelle juste évocatrice. Leur rôle reste secondaire mais, pour les besoins de la cause, elles s’intègrent  naturellement dans la symbolique de l’œuvre.

Quant à l’espace, plan de l’expression de type abstrait, Mourabiti lui accorde une importance stratégique. C’est un espace amorphe, décliné à coups de jets et de taches de couleurs où l’artiste essaie de définir une similarité avec la matière organique du sol, en l’occurrence celui du cimentière (arabe, et qui est en terre battue). Comment dé-montrer que ce lieu désigné dans sa généralité et sa pratique sociale courante, est un espace non seulement d’enterrement, mais aussi de vie, de résurrection ou de régénérescence, qu’il est une articulation presque logique, un intermédiaire entre les deux pôles de l’existence ? Pour Mourabiti, ce lieu n’existerait qu’à ce titre, c’est-à-dire beaucoup plus dans l’imaginaire collectif que dans la géographie physique où il a l’air d’un parking avec des tombes en ligne côte à côte. Son objectif principal est de faire  entendre que la mort n’est pas forcément où on la fixe (la tombe). Comme la vie, elle est au-dedans de nous, et elle évolue telle une énigme métamorphique.

Pour donner une image approximative de ce qui apparaît aux yeux du profane comme un dilemme, l’artiste recourt à l’allégorie  pour signifier que la mort n’est pas une néantisation, mais une fin qui a tout l’air d’une absence, une longue absence sans aucun doute, et que le décédé n’est pas tout à fait là où on le croit être, mais ailleurs. Mourabiti allégorise donc son thème en y insérant le croquis stylisé d’une plante debout avec ses petites branches tendues, paradigme d’une vie naturelle qui se continue au sein même du cimentière.

Dans une autre toile, il couvre le sol de vagues taches colorées d’un sang rosé, qu’il répand autour d’un trou creusé à même le sol et que surmonte l’image sans épaisseur d’une petite coupole mise à l’envers en signe de déchéance, de fin de fonction. Une œuvre qui condense à elle seule les intentions plastiques de Mourabiti à ce sujet.

Par son choix sélectif de la matière et des formes vues dans leur ensemble, Mohamed Mourabiti a réussi a aménager à la mort une « place » subtilement négociée, comme il réserve au sentiment ou souffle de la vie la métaphore filée de la plante, qu’il range ensemble dans une cohabitation parabolique.