Abdelhak Serhane

« Celui dont nous t’offrons l’image, Et dont l’art, subtil entre tous, Nous enseigne à rire de nous, Celui-là, lecteur, est un sage »

Charles Baudelaire

Ce que je vois, c’est la déambulation résolue du vent sur le sable. Le désert avance, paisible, enjambant ses propres échos. Et la résonance du soleil dévorant les dunes. Mourabiti. Un nom. Une saga à l’ombre des sept saints de Marrakech. Longue marche ou l’aventure qui se dessine au coin d’une toile. Une touche. Un trait. Une courbe. L’aventure continue. Sinueuse. Lumineuse. Somptueuse. C’est une Mémoire. Habitée par les couleurs de l’arc-en-ciel. Puis, au loin, des barques brûlées vives sur le rivage, calcinées, épaves abandonnées sur le chemin de l’Histoire. Le sable a recouvert les yeux. Un cheval blanc qui tombe. Des nuages sombres habitent le ciel. Des fagots en tablettes assassines, arrivent au galop, cognent aux portes des consciences abruties. Nous sommes déjà au siècle quatorze. Des voix mercurielles. Des pas qui vont, trainant leur misère. Le siècle quatorze ! Pas de sérénité ! Pas de pitance ! Nous y sommes. Des voix debout dans la mare, fracassées contre le roc… des voies et des montagnes… des coquelicots noirs… des prières… des frissons oubliés… Vaillance et élégance de l’esprit dans les ténèbres. Blé tendre de la mer. Le visage d’une femme sorti tout droit d’un songe bleu. Arrive notre temps, notre époque. Troubles qui rident le désir, lassitude de l’âme et effarouchement… Puis, des surgissements, des intermittences, des contorsions, des mugissements. Et puis le silence ! Et puis l’absence ! Et puis…

La légende s’est égarée sur un chemin de traverse.
Le plus dur à supporter quand la musique se fait absence.
Mais la musique épouvantée reprend ses farandoles, déclenche ses convulsions et erre sur la cime des montagnes enneigées… Le délire délie ses franges, repousse ses rides en arrière, exhibe sa salive blanche, campe sur la colline et éclaire de sa torche furieuse nos pas de danses exaltées.
Reprend le bal et reprend l’air de nos tourmentes !
Arrive Mourabiti !
Non ! Mourabiti est déjà là !
Il est là bien avant Mourabiti.
Il est là avant l’heure. Avant le temps. Avant le siècle.

Et ce que je perçois à travers ses doigts, c’est tout d’abord une sorte de magie, comme le vol agité du colibri, le roulis de la vague sur le sable mouillé, ou le battement d’ailes d’une hirondelle, bondie, fulgurante, dans un coucher de soleil rebelle. Une sorte de poésie claire, couvée de jouvence phosphorescente. Quelque chose qui ressemble ou rappelle un rhizome ruisselant d’énigmes. Et je perçois l’épervier fugace surgi de la savane, comme un rêve oblique. C’est un je ou un jeu. Un je/u ludique. Entre Mourabiti l’homme et Mourabiti l’artiste. Une sorte d’ivresse portée par le geste créateur de cet homme et la cosmogonie de son art. C’est le secret d’une mise en scène en peinture entre le visible et l’invisible, le saisissable immédiat et l’insaisissable, l’intérieur et l’extérieur. Entre les deux hommes dont les desseins se croisent sans cesse, se heurtent parfois, se confondent, il y a la démarche particulière et particulièrement lyrique sur l’acte créatif. Le talent de cet homme se situe dans le cadre d’une économie de l’être qu’il essaie de « justifier ». Est-ce la rencontre de l’être et de l’univers ? Est-ce l’expérience de nos évasions provisoires ? Je situe l’univers de Mourabiti dans un jeu fidèle à sa tradition, celui d’une croyance soufie qui vient d’une source éminemment spirituelle. Médiation entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’art, entre l’homme et la lumière. Entre l’homme et l’humain. Son art, son être ; le lieu même et la place d’un esprit qui cherche « le possible » en nous. C’est un jeu
de miroir, et ce jeu s’inscrit dans les plis du temps, comme un plaisir d’être dans la vie et dans le monde. Je suis donc je vis. Ou l’inverse. Comme le flux et le reflux des vagues qui échouent sur le sable puis repartent vers le large. Voyage sans cesse renouvelé. C’est ce jeu et ce plaisir qui donnent à Mourabiti la pleine dimension de ce qu’il est ; un homme dans le rythme structuré de sa vie et de sa création. Invariablement. Indissociablement.
Un homme qui rêve la vie et vit son rêve…

Un homme hanté par les étoiles. C’est l’histoire d’un désir, celui qui transforme la matière en devenir secret d’un monde où, souvent, il nous invite à sa rencontre… Ce monde est le sien. Et s’il nous permet d’y pénétrer le temps d’un repas, c’est par générosité. Car, son monde reste son monde, son socle, son repère, son regard intérieur, son isoloir, son antre mystérieux. Et nous serons toujours ses hôtes, c’est-à-dire, des passagers de l’oubli entre lucidité et silence !

L’artiste se recueille. C’est l’heure de la mesure.

Cette histoire, c’est celle d’une aventure personnelle dans son commencement, dans sa gestation et dans son accomplissement. Elle devient territoire de l’autre, sans frontières ni limites, quand le bleu du ciel rejoint celui de l’océan. Une histoire/mémoire qui dépasse le lieu, transcende le temps et interroge l’infini de notre regard. De ce fait, Mourabiti libère le rêve et fait partager ses visions avec une humanité plus large, plus avide de signes purs, plus apte à recevoir la vigueur de la surprise. Mourabiti est artiste, dans le sang et dans l’âme. Nous parvient en écho l’énigme qu’il pose et dont il s’inspire, nous conviant à embarquer dans la réflexion de son univers, à nous interroger sur ses interrogations, nous hisser au niveau de la question que pose l’art à notre conscience ou à notre inconscient. Nous parvient en écho l’angoisse de sa recherche perpétuelle. Car Mourabiti habite la question, la seule qui peut/doit être posée à notre fragilité ; qui sommes-nous dans l’indétermination de notre sort ?
Silence.
Je m’égare.

Parce que la question que pose le peintre ne peut trouver son écho que dans un autre égarement, plus substantiel, plus lourd. Plus subtile aussi. Egarement contre égarement. Dans les dédales de nos conflits, de nos enfers, de nos scissions, de nos circonspections et de nos concessions. Tous nos désordres posés sur la surface de la toile, comme dépositaires des sarcasmes du temps qui dévore les corps. Les labyrinthes de notre mémoire oublieuse. Les ruelles sombres de notre être, de notre paraître aussi, à la limite de nos grandes illusions. Mourabiti, avec sa barbe de derviche en herbe, s’érige en questionneur d’une spiritualité qui se réinvente et réinvente son propre devenir. Il est celui qui questionne. Qui nous questionne sur nous-mêmes, sur le lieu où se situent nos fragments d’êtres, la jungle des signes et des symboles d’un monde en état de décomposition jusqu’aux sublimités les plus paroxysmiques de notre citadelle.
Il est donc celui qui sonde !
Qui nous questionne !
Quant aux réponses…
Chercher dans les lieux. Ou dans la faille…

Le nom de Mourabiti est incontestablement lié à des lieux. Et ces lieux érigent l’intelligence de ses couleurs, de ses formes, de ses tonalités, de ses pigmentations, de ses taches d’ombre, de ses vibrations, de son énergie, les cadences inédites de l’effusion intarissable de son potentiel scriptural agissant et novateur… C’est que le nom de Mourabiti fait danser les couleurs des lieux, transmettant un dessein aux objets les plus hétéroclites et aux choses les plus anodines.
Pour approcher, et non comprendre, encore moins expliquer le travail de Mourabiti, il faut aller à Tahanaout. Pèlerinage obligé à Al Maqam. Lieu du secret. Lieu devenu mythique, habité par tant de subtilités artistiques. Tout y est ancien. Tout y est nouveau. Cette juxtaposition d’un monde révolu et d’un autre qui ignore encore son destin favorise le voyage. Le « moussem » est ouvert. Le marabout peut répandre ses absences sur nous, ses silences, ses subterfuges.
Alors ?
Tout ce baratin ne nous raconte pas la main de Mourabiti sur la toile !

C’est le goudron qui, d’abord, occupe la surface du lieu. Le noir-goudron, couleur du mal, du vain. La nuit tombe à l’aube, c’est-à-dire au commencement. On pourrait donc dire : au commencement était le noir. De là, nait la couleur ocre de la ville rouge. La médiation vient de là. Deux couleurs superposées entre deux interrogations imparables. C’est le rythme essentiel du sens mystérieux de notre existence. Et c’est d’ailleurs, dans la foulée de Mallarmé qu’il m’est arrivé de définir l’œuvre de Mourabiti comme « quêteuse de sens ». Et cette quête, bien évidemment, n’aboutit jamais. Elle est recommencement, puis renoncement aux projections aveugles des forces qui veulent la contenir dans un sens quelconque.

Se superpose alors le blanc du regard. Comme un champ de safran. Le blanc ajouté au blanc. Les cimes enneigées de l’Atlas. Virtuosité d’un désert dégarni.
Le noir a complètement disparu.
La peinture de Mourabiti est univers. Elle est existence, profondeur, elle est monde et elle est force aveugle à l’élucidation de ses contraintes. Equation égalitaire d’un mouvement convoqué par le geste poétique, l’énoncé qui réfléchit et se réfléchit, pouvoir interférant entre extérieur/intérieur, visible/invisible, sacré/profane. Les tableaux de Mourabiti accueillent et reçoivent les propositions faites par le grand dehors. Les terrasses des maisons basses, les paraboles mangées par la rouille du temps, le linge qui sèche au soleil, les fils électriques, les monceaux de tôle ondulée, les coupoles des marabouts, les antennes de télévision, les vieilles portes cloutées de la médina, les bouts de chiffons, les postes-radios qui n’ont plus de mémoire… Le peintre accueille toute cette confusion, la stocke dans ses entrepôts, l’interroge chaque jour pour lui extirper son secret. Ensuite, il la restitue dans sa propre lumière. Il est le miroir mental qui provient du chaos, transforme les images qu’il reçoit en une lumière astrale. Ces astres sont les débris de notre mémoire et ceux encore plus ambigus de notre regard.

Le goudron noir, ai-je dit, prend place dans le voyage. D’abord. Il est le réceptacle de ce qui vient, de ce qui n’est pas encore là. Réalité première d’un jeu qui met en exergue l’émergence d’une urgence entre dehors et dedans, support incontournable à la marche/démarche qui se prépare. Le goudron comme revêtement à ce qui va donner sens à la matière vivante de l’aventure. C’est le support qui supporte, au-delà du hasard, l’ultime vibration d’un cri en gestation. Trop subtile, trop intemporelle, trop fragile…
Trop.

En sourdine. Et, à l’instant de son impossibilité singulière d’apparition, Mourabiti prend en charge les présences insistantes de nos surgissements originels. Et, comme un glorieux passeur ou casseur, il nous rappelle nos permanences, à nous, pauvres oublieux de ce qui est notre urgence. Nous ramène aux confidences des timbales, nos mémoires qui se délitent, nos corps mal écrits et nos frayeurs délétères. En définitive, les toiles de Mourabiti sont un avertissement contre le divertissement qui use notre permanence. Nous sommes des gens distraits de certaines présences en nous et autour de nous.

Mourabiti nous le peint dans sa langue.
J’arrache le voile. Le masque tombe. La fête peut commencer…

Vient le nom du pays d’abord comme terre des racines, champ de cactus sauvages, Qu’il soit urbain ou pastoral, le lieu devient chant sous le pinceau de Mourabiti. Il faut lire dans ce lieu les signes d’un éternel recommencement.

La terre d’abord et toujours, comme un retour aux sources, une sorte de réinscription dans la matière et de réappropriation de ses contours organiques de son univers. A partir de quelques pigments, de quelques fragments de poussière, Mourabiti nous raconte une histoire, la sienne puis celle des autres. Une histoire qui trace ses frontières autour de l’ancrage de l’être, à travers une mémoire rythmée de ce soleil qui traverse sa peinture à chaque geste, chaque mouvement, filtrant la surface de ses toiles à pas de géant.

Et la terre ocre surgit. Le roc éclate. Des éclats de verre. Des éclats de terre. Des éclats de lumière. La ville rouge prend racine dans sa peau. Marrakech, sa ville, lieu de sa naissance, lieu de son premier cri, lieu de l’enfance et de la nostalgie dramatique !
Marrakech… le lieu dit !

Et ce lieu finit par devenir celui qui génère tout un mythe. Marrakech dans la plénitude de sa folie, de sa grandeur blafarde, fardée de souvenirs comme une femme de mauvaise vie, projetée dans un siècle qui n’est pas le sien, dans un cri qui ne s’exprime pas. Comme Marrakech, Mourabiti vit dans un corps-scriptural qui ne connait pas les contours de son temps. Il est loin de la cohue, loin de l’incommensurable petitesse de l’être d’aujourd’hui, pris en otage dans un corps trop étriqué. Trop froissé, trop moche pour une humanité qui va, sans savoir où elle met les pieds.

Mourabiti, lui, habite un lieu qui loge son corps et longe ses mains. Ou peut être l’inverse. C’est le lieu qui habite le lieu du corps. Marrakech, la rouge, al bahja, espace multiple de connivence entre nature et culture, entre réel et imaginaire, entre sacré et profane, comme les étoiles du désert un soir d’hiver.

C’est bien sûr Marrakech qui dicte sa danse, prescrit son corps comme espace et comme visage. Délire qui va, au-delà du verbe, sculpté dans la mémoire, peint dans la pensée d’une dimension prolixe en signes et en volumes. Au milieu de l’indécision et parfois même de l’imprécision des artistes d’aujourd’hui, Mourabiti habite complètement l’espace risqué de sa ville jusqu’aux éruptions cutanées de ses toiles. Tout y est, lui et la ville. Lui et sa ville. Ses pierres. Ses mausolées. Ses bruits de klaxons. Ses cohues. Leurs clameurs nous assourdissent et le courant de leurs souffles nous entraîne. La peinture ne fatigue pas, elle séduit et s’impose, claire et substantielle. Elle a la qualité du monde qu’elle reproduit, un monde qui réfléchit et se réfléchit. Et l’on voyage dans un univers de sensibilité propre, entre égarement et sentimentalité. Il est l’exemple même du créateur qui s’acharne devant l’impossibilité réelle d’organiser le monde qui l’entoure. Alors il recommence, d’autres toiles arrivent, d’autres gestes se posent, renouvellement de formes et de centres, de périphéries décentrées, de fragments de vie, de lambeaux… comme Sisyphe ramenant sans cesse son rocher au sommet de la colline. On retrouve le rocher. On retrouve Mourabiti et on retrouve tous ces débris qui font une vie. Débris étalés sur ses toiles comme des voyages. On s’y projette par paresse ou par naïveté.

Mais Mourabiti ne veut rien signifier par son travail, ne cherche pas à rassurer ni à conforter. Il veut simplement exposer son art dans la réalité de sa propre nature. Il s’inscrit au-delà du signe qui veut signifier. Quand Angélus Silesius énonce que « la rose est sans pourquoi », Mourabiti nous enseigne que sa peinture est, simplement. Elle est sans pourquoi et elle se suffit à elle-même, comme l’eau, comme l’air ou les vagues de l’océan. Elle est sa propre signification. Son moi intérieur sans pourquoi, son étoile du matin sans raison. Elle est la ville et la vie. Elle est le pays et ce qui l’inspire. Elle est l’âme de son maître et sa passion. Elle s’apparente souvent à une poésie qui coule dans les méandres de nos esprits, animant notre imagination et donnant des ailes à nos rêves les plus insensés. Mais comment nommer la ville en dehors de ses limites ? La ville se/suffit à elle-même, elle est le masque qui nargue les remparts. Et comme dit Khaïr-Eddine :

La danse. Bien sûr. Il est d’un pays où les guerriers dansent, n’en déplaise aux crétins ! Et cette danse, donne forme au rythme du mouvement du monde. Elle inspire les étoiles. La musicalité d’élan créateur est juste derrière, ou à la périphérie de la toile, dans l’essence même de cette peinture. Dans Fulgurances, Yasmina Filali dit à propos de Gharbaoui, « la danse aussi est rythme. Et le rythme est le signe particulier du langage abstrait. Il se meut sur les toiles en vibrations ou en pulsions simultanées, en accord ou en désaccord, ils scandent l’espace en lui donnant une direction de gauche à droite. La toile est alors une séquence. Un espace intemporel sans commencement ni fin. Ici, sourdent les signes sonores d’une composition basée sur la répétition ». Vibrations des gestes du danseur et pulsions des mouvements du peintre sur la surface glabre de sa toile. Elle fait corps avec l’univers. Elle est corps. Elle est le corps, le cri, le lanage premier de l’univers. La similitude, toujours selon Yasmina Filali, « trace le voyage imaginaire de l’homme aux sources de sa propre définition. »
De Gharbaoui à Mourabiti…
Quel chemin prendre ? Quels chemins…
Mourabiti ressuscite un nouveau langage dans la fulgurance qui consume son regard.
Sans rémission.
Sans concession.
Et de l’énigme nait un autre lieu, un autre corps, un autre…
Et c’est Tahanaout ! Alors, Tahanaout !

Lieu déjà nommé. Le lieu dit et redit. Al Maqam ! Désir et intervalle. On y pénètre comme dans un marabout. Une mémoire qui renvoie à l’origine, à la terre, à la mère. Mère-mémoire qui s’insurge contre l’oubli, contre le temps qui efface la trace. Mourabiti gardien du lieu. Chant aigu qui investit l’univers de l’homme. Musée contemporain d’une mémoire vivante, qui fait vivre le passé dans un grondement de beautés généreuses. Objets, sculptures, tableaux, livres… Autant de témoins de ce temps qui va. Puis la sérénité du lieu, merveilleuse consolation qui nourrit les nuages qui passent, creuse le vent enflammé du lieu. On y entre comme dans un poème irrigué de voix désensablées. C’est la bourrasque verticale du lieu, des lieux ; Tahanaout ! Al Maqam ! Carrefour d’un temps, d’un instant, qui veut réconcilier le vent furieux des dunes avec le bleu des océans, au-delà des montagnes de l’Atlas ! Al Maqam, comme le regard d’une jeune femme habillée d’ombre et d’écume enflammée, le sourire espiègle d’une enfance qui revient. Lieu égaré dans les branches ; oliviers rouges, palmiers bleus, cactus conquérants, figuiers vagabonds, lierres nomades…

Ici, des métaphores folles pour renaître au balbutiement premier. Car le nom de Mourabiti est à lui seul un lieu/des lieux ! Il est le lieu. Il est le lien. Celui où se croisent des univers, des êtres, des sensations, des passions, des visions, parfois des fantasmes… Deux couleurs dominantes, flamboyantes. Le blanc et le blanc qui ressemble à l’autre blanc. Pas tout à fait le même. Pas tout à fait différent. Et ces deux mêmes-couleurs invitent le reste à leur union. Petites touches disparates de gris, de rouge, de bleu, de jaune… complètent la scène. Monde en gestation. Et les deux couleurs dominantes, fonctionnent en binômes. Le noir n’est jamais loin. Concave et convexe. La paire joue la même partition que celle de l’homme et de l’artiste. En entrance ou pénétrance permanente, comme des siamois vivants dans un même corps, unique et différent. Inséparable de l’autre.

Chaque tableau de Mourabiti est un nouveau regard interrogateur sur la vie ! Avec tendresse et sensualité. Mais avec violence également. Chaque tableau, au-delà de la beauté du geste, dit plus, dit au-delà, dit nos regards en ruine, nos ratures, nos ratages, nos puanteurs, nos bonheurs en miettes, nos carcasses boursoufflées d’agonie, nos rires armés de poignards. Avec tendresse et sensualité.
Mourabiti est. Il est tout entier dans sa peinture. Dans le sein de la femme, le sein de la mère, le sein premier du premier souffle de vie. Le dirais-je jamais assez ? Il est tout entier dans son art qui est interrogation sur le monde et sur l’homme. C’est notre vision de la vie qu’il ré/invente dans chaque tableau, à l’infini du temps et de l’espace.

C’est un rêve qu’il vit et qu’il nous fait vivre.
C’est une vie qu’il rêve et qu’il nous fait rêver.
C’est le dire d’un homme qui n’a pas cessé d’être.

Pour échapper aux sourires avachis des fondrières. Le voilà installé dans le rythme intemporel de ses analogies parallèles. A jamais. Et il peint, sans relâche, la vie dans sa totalité, le connu dans son inconnu, la musique dans sa particularité, le silence dans son absolu, l’éclat dans ses extrémités, la frontalité dans son impatience et la virgule rouge quand l’orage pue ses entrailles… Il peint. Et il échappe aux ruines de nos rides, de nos cataclysmes. Il peint. Et dans chaque toile, il s’éloigne un peu plus du territoire termité de nos carcans, de nos masques fourbis, de nos tempêtes dressées en tessons de bouteilles. Sans rémission…

L’homme peint.
Il invente.
Crée un nouveau monde pour lui, pour nous.
Et ça suffit à sa vie.

Celui que j’appelle le mystique des signes est un homme qui inscrit sa vie au-dessus des signes et au-delà des symboles. Il est ascète, troubadour, vieux sédentaire errant, devin giclé de rire et de délire, marabout, derviche là où il avale ses heures perdues…

Car Mourabiti est.
Chercheur de signifiance
Mais plus que tout cela encore
Il est ce rhapsode qui peint
Artiste poétisant sa peinture
Jusqu‘à la limite du doute
En rythme d’images vivantes
Quand le vent crie sa douleur
Poète qui va
Façonneur d’un monde entassé qui va
Dans les turbans de la tribu
Enflée de lèpre de glaires
Et de mucosités ardentes
Charriées par le sang des murs
C’est au fond des toiles de Mourabiti
Que l’on devrait lire le vrai visage
De nos ruines
Car
Il nous le dit
Dans l’éclat indompté de son rire
Son accent marrakchi
Avec sa voix qui marche droit
Ses mains qui caressent les étoiles
Ses palettes ses pinceaux ses tubes de peinture son goudron
Et son regard lyrique des savanes
Il nous le dit
Dans la peinture irascible de ses entrailles
De ses ténèbres d’escarbilles
Portant ses Textes sur l’épaule
Ses clous et sa croix
Sans absolution !